Crise des réfugiés : écouter, c’est aussi aider

15/12/2015 - SOS Villages d'Enfants International continue ses efforts pour soulager le sort des réfugiés qui arrivent sur les frontières européennes. Interview de Paul Boyle, spécialiste en guérison de de traumatisme et ancien coordonnateur de l’urgence pour SOS Villages d’Enfants.

Paul Boyle : «Ce sont des familles à la recherche d’une vie. Ils n’amènent pas la terreur, ils essaient d’y échapper.»

SOS Villages d’Enfants International continue ses efforts pour soulager le sort des réfugiés qui arrivent sur les frontières européennes. En Macédoine, l’association, en collaboration avec l’UNICEF, a mis en place un espace d’accueil SOS ami des enfants et établit un coin informations et technologies au centre de transit de réfugiés, à Tabanovce, au nord du pays. Un second espace d’accueil SOS et un coin technologie de l’information seront bientôt ouverts au centre de transit des réfugiés, à Gevgelija (Vinojug), au sud du pays.


Paul Boyle, spécialiste en guérison de traumatisme et ancien coordonnateur de l’urgence pour SOS Villages d’Enfants en Afrique de l’Est et au Sud-Soudan, a formé plus de 1 500 mères SOS afin qu’elles puissent travailler avec les enfants traumatisés. Il a visité les programmes d’urgence de SOS Villages d’Enfants en Macédoine et en Serbie afin d’organiser des ateliers de trois jours autour de la guérison des traumatismes. Il répond à nos questions.

Que faut-il faire pour aider les enfants et les familles réfugiés ?

Parfois, on se demande ce qu’on peut faire pour les réfugiés. SOS Villages d’Enfants a une approche différente. Nous sommes juste là pour eux – un peu d’humanité en face à face, les yeux dans les yeux. Pour soutenir, apporter de l’attention.

Je pense que SOS Villages d’Enfants est en train de faire quelque chose d’unique. Bien qu’il existe de nombreux travailleurs humanitaires pour distribuer de ​​l’eau, de la nourriture et des vêtements, des collègues des villages d’enfants SOS ont terminé trois jours complets de formation pour les aider à comprendre le traumatisme des réfugiés et ce qu’ils ont traversé. Le plus important pour ces collègues est donc de comprendre ce qui se passe dans le cœur et l’esprit des réfugiés.

Par exemple, ce matin, nous avons parlé à un homme venant d’Afghanistan. Il a évoqué son voyage à travers le Pakistan et la Turquie, et comment il a été battu et insulté. « Je ne suis pas un homme pauvre. Je suis un médecin », dit l’homme. Il trouve dégradant d’être observé et photographié par des étrangers. Il dit qu’il a appelé son père en Afghanistan et ne pouvait pas s’arrêter de pleurer. « Je n’ai plus d’énergie, je suis fini, » dit-il. Nous n’avons fait que l’écouter. Nous l’avons encouragé. Nous l’avons soutenu. Il s’est immédiatement repris parce que nous étions prêts à lui donner de notre temps. Nous ne lui faisions pas la charité, nous lui avons simplement donné un coup de main. Et ce coup de main fait d’affection et d’attention l’a beaucoup aidé.

Pensez-vous que les espaces d’accueil SOS amis des enfants et coins technologie de l’information feront une différence dans la vie des réfugiés ?

En réalité, ils représentent aussi des espaces familiaux. Les enfants sont fatigués, leurs familles sont fatiguées. L’espace SOS ami des enfants est un lieu de repos, un endroit pour se détendre. Il est également un endroit sûr pour les parents. SOS Villages d’Enfants leur donne l’occasion, même seulement pour cinq minutes, de s’asseoir et de relâcher la pression.

Je pense que notre approche est utile et performante. Le personnel est motivé et formé, il sait ce qu’il fait et pourquoi il est là.

Que peuvent faire SOS Villages d’Enfants et les autres organisations, pour aider les réfugiés en transit ?
Permettez-moi plutôt de vous dire ce que nous ne devrions pas faire. Nous ne devrions pas les restreindre. Nous ne devrions pas construire de grandes clôtures. Nous ne devrions pas fermer les frontières. Si nous commençons à fermer des portes, nous accroissons les tensions. Les réfugiés sont traumatisés. Ils seront forcément très réactifs.

Je pense que nous avons juste besoin de leur donner un droit de passage sûr. Aujourd’hui, la première chose que les réfugiés voient en entrant dans un pays, ce sont la police et l’armée, que ce soit en Macédoine ou en Serbie. Cela leur rappelle la guerre. Peut-être que nous devrions essayer d’avoir davantage de personnes comme nos collègues à la frontière pour les accueillir et les encourager.

Quel effet pensez-vous que la fermeture des frontières aura si elle continue ?

Je pense que dans certains endroits, en particulier en Serbie et Macédoine, les réfugiés vont se multiplier. Les gens y seront coincés au lieu de ne faire juste que passer. C’est comme être en prison. Il n’y a pas de libre circulation.

Cela va causer beaucoup de problèmes et de tensions pour les réfugiés mais aussi dans la communauté macédonienne locale. Beaucoup de Macédoniens souffrent également et ne bénéficient pourtant pas de soutien. Ils voient cependant que beaucoup de ressources sont allouées pour venir en aide aux réfugiés. Cela peut créer des conflits et c’est la dernière chose que nous souhaitons dans pareille situation.

Vous avez interagi avec un grand nombre de réfugiés dans les centres de transit macédoniens. Que vous disent-ils ? Quelle est votre impression sur leur état ​​ ?

Je peux vous dire ce qu’ils ne pensent pas. Ils ne pensent pas au passé. Ils ne pensent pas à la guerre. Ils ne pensent pas à la perte de leur maison.

La plupart des réfugiés disent qu’ils doivent juste aller de l’avant. Ceci est typique d’un traumatisme. Les personnes traumatisées ont deux alternatives : se battre ou fuir. Les réfugiés se sont déjà battus. Ils se sont certainement battus pour sortir de leur pays et passer les frontières. Ils se sont battus pour survivre.
En Macédoine, il est inutile de se battre. Mais même ici, dans ce centre, les réfugiés ont peur de s’arrêter. Ils veulent juste continuer leur route.

Avez-vous un conseil à donner aux résidents des pays que les réfugiés traversent ?

Nous avons tendance à penser que les gens que nous ne connaissons pas sont étranges. Ils ont l’air différents, agissent différemment, parlent différemment. Mais ils sont loin d’être différents. Nous sommes tous les mêmes. Je pense que nous devons donner aux réfugiés une chance. Nous ne devons pas les voir comme une menace mais comme des personnes qui peuvent contribuer à nos sociétés. Beaucoup de réfugiés sont des médecins, des ingénieurs et d’autres personnes qualifiées. Si nous sommes ouverts et accueillants, ils nous accepteront de la même manière que nous les acceptons.

À la lumière de la tragédie qui a eu lieu à Paris le 13 novembre, pensez-vous que l’attitude des populations locales sur la route de transit et dans les pays de destination va changer ?

Des informations non confirmées avanceraient que certains des assaillants étaient sur ​​la route des réfugiés. Les gens réagissent à cette information qu’elle soit vraie ou non.

Nous devons faire attention de ne pas jouer le jeu du blâme. Il y a de bons et de mauvais Français, bons et mauvais Européens, bons et mauvais Syriens. Cependant, la grande majorité des gens qui viennent de Syrie sont des gens paisibles, bienveillants et responsables. Ce sont des familles à la recherche d’une vie. Ils n’amènent pas la terreur, ils essaient d’y échapper.

Beaucoup de réfugiés syriens me disent qu’ils sont là pour leurs enfants: « Nous n’avons pas d’avenir mais nos enfants en ont un ». Et ils sont prêts à risquer leur vie afin de donner à leurs enfants ce futur qui les attend.