Syrie : Ne détournez pas les yeux

17/12/2014 - Depuis le début de la guerre civile, qui dure depuis plus de trois ans et demi, Rasha Muhrez travaille comme coordinatrice de l'aide d'urgence SOS en Syrie.

Rasha Muhrez, coordinatrice de l'aide d'urgence SOS en Syrie, distribue des manteaux chauds pour l'hiver.

Depuis longtemps déjà, Rasha vit dans son bureau à Damas et ne rentre plus chez elle. Le chemin de la maison est beaucoup trop dangereux. Elle veut secouer les gens. Ne détournez pas les yeux! Chez nous, c'est toujours la guerre.

Quand la guerre a soudain éclaté, que s'est-il passé en vous?

D’abord, nous avons pensé que nous pourrions vivre avec. Mais les choses n'ont cessé de s'aggraver, avec toujours plus d'attaques, toujours plus de morts. Un jour, je m'en souviens très bien, j'étais en route pour l'aéroport et je roulais en zigzag, automatiquement. Soudain, j’ai compris pourquoi: je devais éviter les corps jonchant le sol.

Qu'avez-vous éprouvé à ce moment?

Un sentiment d'impuissance. De tristesse. De colère. D'injustice. Pourquoi nous? Pourquoi notre pays?

Avez-vous perdu quelqu'un?

Oui. Un cousin. Des amis. Un voisin. C'est dur. Je n'avais encore jamais rien vécu de tel. Et parfois, je me dis que ce n'est pas possible. On ne vit pas, on survit, chaque jour.

Que redoutez-vous le plus?

Que le monde nous oublie, qu'il ne détourne les yeux de nous. La guerre dure depuis si longtemps que c’est devenu normal. Il y a d'autres foyers de crise: l'Ukraine, l'épidémie d'Ebola. Qui pense encore à la Syrie?

A quoi ressemble votre quotidien?

Chaque matin, je me réunis avec mon équipe pour planifier la journée. En temps de guerre, c’est difficile d’anticiper. Ensuite, je vais rendre visite à des familles qui ont tout perdu: leur maison, leur confiance. Nous nous occupons d'enfants qui n'ont plus leurs parents, qui sont traumatisés parce qu'ils ne comprennent pas bien ce qui s'est passé – ils se sentent déracinés, abandonnés. Ils ont faim, soif, rien à se mettre. Ils se souviennent qu'ils ont dû tirer comme enfants-soldat sur des humains.

Qu'est-ce qui est particulièrement difficile pour vous?

Il y a tant d'histoires effroyables. Quelquefois, au milieu d'une conversation, je suis obligée de me lever et de sortir pour pleurer. Les autres ne doivent pas me voir pleurer. C'est déjà suffisamment difficile pour eux. Nous sommes leur bouée de sauvetage. Nous devons être forts. Mais nous ne sommes que des humains. J'aimerais tant que cette guerre soit enfin terminée.
 
(Barbara Nazarewska, avec l'aimable autorisation du journal Münchner Merkur)