Je ne prends jamais le bus à Delhi

Le procès des violeurs présumés d’une étudiante de 23 ans, décédée des suites d’une violente agression, a débuté début février en Inde. Ishita Kaul est la fille de Siddartha Kaul, le président de SOS Villages d’Enfants International. À 26 ans, cette activiste se bat pour la défense des droits de la femme en Inde. Elle nous explique dans l’interview ci-dessous ce qui doit changer dans son pays.

Ishita Kaul

Que pensez-vous de ce qui s’est passé en décembre dernier ?

Les actes de violence contre les femmes, et plus particulièrement le viol, ont lieu depuis très longtemps en Inde. De tels actes me font me sentir en colère, honteuse et impuissante. Impuissante parce que j’ai l’impression que « les choses ne changeront jamais » ou que « les auteurs s’en sortiront de toute façon ». Cet incident en particulier, la violence de celui-ci, marque un tournant. Il a réussi à sortir les gens de leur réserve.

Est-ce que vous prenez régulièrement le bus ? Comment vous y sentez-vous ?
Je ne prends pas le bus en Inde et il y a une bonne raison à cela. Mais je le prends fréquemment à Londres, nuit et jour. À Delhi, je prends le métro parce qu’il y a un compartiment « Ladies only ». Je m’y sens alors en sécurité et je ne dois pas gérer les commentaires ou les regards désobligeants du sexe opposé. Il n’existe pas de tel compartiment dans les bus de la ville.

Avez-vous déjà été en danger ? Et vos amis et votre famille ?
Ni moi, ni mes amis n’avons jamais été en danger. Par contre, ma tante a échappé de justesse à un attentat à la pudeur quand elle était jeune, c’est dire si la violence contre les femmes est présente depuis des générations. Cependant, des changements culturels s’opèrent en Inde, de plus en plus de filles ont accès à l’éducation, commencent l’université, travaillent, gagnent de l’argent. Vous les verrez se déplacer en ville, mais jamais trop tard dans la nuit. Elles sont conscientes qu’elles ne peuvent compter que sur elles-mêmes pour se protéger, sur personne d’autre. Lorsqu’une grande partie de la population a ce sentiment, c’est que quelque chose va vraiment mal.

Est-ce que quelque chose a changé ? Qu’est-ce qui devrait changer dans le futur ?
Ce qui doit le plus changer, c’est la façon dont les femmes sont traitées. Nous vivons dans une société patriarcale dans laquelle elles ne sont pas considérées comme l’égal de l’homme.
Dans certaines parties de l’Inde par exemple, les petites filles sont abandonnées ou tuées à la naissance. Le fait que la majorité des auteurs de ces crimes ne soit pas condamnée met en exergue le comportement de la société indienne envers les femmes.

La plupart des hommes indiens distingue deux catégories « acceptables » de femmes. La première est celui de mère : femme au foyer (avec des opinions en accord avec celles de son mari), machine reproductive et belle-fille dévouée. La seconde est représentée au cinéma, à la TV et dans les pubs indiennes : la femme extrêmement sexualisée. Lorsqu’un homme rencontre une femme qui ne rentre pas dans l’une des deux catégories, la confusion s’installe, au risque parfois de violer la dignité de l’autre.

Malheureusement, les femmes de ce pays perpétuent également cette culture. Elles interdisent à leurs filles de s’habiller d’une certaine façon ou d’épouser celui qu’elles désirent, mais ces mêmes règles ne s’appliquent pas à leurs fils. Si une fille épouse quelqu’un sans le consentement de sa famille, elle risque de se faire tuer ou d’être séparée de son mari.

C’est sur ces comportements misogynes que nous devons agir de façon active et durable. Je défends fermement un système éducatif basé sur l’égalité – pas seulement l’égalité entre les sexes, mais l’égalité entre tous les êtres humains, sans tenir compte de la caste, de la couleur de peau, de la religion, de la nationalité ou des revenus.

Les lois en Inde sont en train de changer. Des nouveaux projets de lois qui redéfinissent le viol sont passés. Le viol doit être jugé plus sévèrement. Mais nous n’avons pas seulement besoin de lois plus sévères, nous avons également besoin d’organismes compétents pour les mettre en œuvre.

Que faites-vous pour aider les femmes en Inde ?
Au niveau professionnel, j’aide les femmes en Inde en travaillant dans le secteur du développement, en collaboration avec diverses organisations qui croient en l’égalité et qui véhiculent ce message auprès de jeunes enfants scolarisés. Il est important de communiquer ces valeurs aux enfants dès le plus jeune âge, pour qu’ils deviennent des individus responsables.

Je me suis également battue pour les droits de la femme en participant aux manifestations qui ont eu lieu après les événements de décembre.

Comment pouvons-nous tous aider les femmes en Inde ?
En Inde, les organisations internationales non-gouvernementales aident les femmes en mettant sur pied des programmes adressés aux jeunes enfants qui mettent l’accent sur l’égalité. Ils peuvent également aider en sensibilisant le public sur les droits de la femme.

SOS Villages d’Enfants Inde gère un grand nombre de programmes qui visent à renforcer le statut social de la femme et à faciliter l’éducation et la formation professionnelle des femmes et des filles.